Présentation de la pièce
Querolus est une pièce de théâtre dont l’auteur ne nous est pas connu. Elle est située par l’auteur dans le prooemium comme une suite de l’Aulularia de Plaute. Il réinvestit un personnage de l’Aulularia, le père de Querolus n’est autre qu’Euclion, l’avare de la pièce de Plaute. Querolus signifie en latin “personnage grincheux”, il est le personnage principal et éponyme de l’intrigue. Ce dernier se sent malchanceux et ne cesse de se plaindre de sa mauvaise fortune. Le Lare familial, divinité protectrice, selon les croyances latines, décide de montrer à Querolus qu’il a tout pour être heureux. Il monte donc un stratagème pour lui faire prendre conscience de sa chance. Il inspire un voleur, Mandrogéronte, et ses complices, Sardanapale et Sycophante, pour extorquer et abuser Querolus, en prenant l’héritage qu’avait laissé le père de ce dernier. Le fils découvre ce subterfuge quand les hommes lui rendent le corps de son père qui se transforme en pièces d’or. Querolus finit par pardonner aux hommes et les accueille sous son toit.
Introduction
Nous sommes parties de l’idée que le Lare se différencie des autres personnages dans cette pièce. D’ores et déjà, dans la structure globale de l’œuvre, la figure du Lare se détache clairement. Celui-ci est essentiel dans le déroulement dramatique mis en place : il est le personnage introducteur de l’œuvre, qui va, seul en scène, occuper tout le prologue, mais il est également, dans les scènes 1 et 2, celui qui, par l’intermédiaire d’un dialogue avec le personnage éponyme de la pièce, va donner à l’œuvre une dimension certes comique, mais aussi teintée d’une profondeur toute autre. L’auteur le distingue par des procédés textuels facilement reconnaissables, et le Lare ne se limite pas simplement à son statut divin pour créer cette différence. Naturellement nous nous sommes concentrées sur la première et deuxième scènes pour nos analyses. En effet, ce sont les seules scènes où le Lare parle abondamment. Pour démontrer la différence entre les personnages et le Lare nous avons travaillé sur les marqueurs caractéristiques de la théâtralité. Après relecture, on voit rapidement que le Lare n’est pas un personnage totalement comique, son ton est plus sérieux et il est le seul qui véhicule un discours de vérité comme on peut le voir dans la scène. On peut noter que la première scène est un monologue du Lare au sujet de Querolus et sert à introduire l’intrigue aux spectateurs. Cette scène est donc un peu moins importante pour notre analyse que la deuxième. En effet, certains procédés typiques du théâtre et plus précisément du dialogue se déploient plus difficilement dans un monologue.
Objet d’analyse
Nous avons recentré notre analyse autour de deux pôles : la tendance philosophique de la divinité du Lare et l’absence des marqueurs du théâtre dans les paroles du Lare.
La piste d’un Lare sage et empli de connaissances philosophiques
Dans la pièce, le Lare fait figure de philosophe. Il reflète la résolution de l’auteur, brossée dans le prooemium, d’intégrer la philosophie grecque dans cette comédie. Nous sommes parties du constat que le Lare possède les traits du discours philosophique, ce qui est très singulier pour un personnage théâtral. Cela ne peut pas correspondre au théâtre tel qu’on le perçoit conventionnellement. Les comédies, et même les tragédies, n’ont pas vocation à enseigner un savoir quelconque. En effet, si l’on reprend une définition qu’Aristote reprend tout au long de son œuvre (notamment dans le chapitre 6 de la Poétique mais aussi dans l’Éthique à Nicomaque), la comédie sert à susciter le rire et la joie par ce qui est bas ; et plus précisément la comédie sert à dépeindre des personnages moins vertueux. Et ce en dépit du fait que les pièces n’étaient que peu ou pas jouées dans l’Antiquité. Dans cette pièce, le Lare représente tout l’inverse d’une définition aristotélicienne, longtemps considérée comme une référence critique. Ce personnage sort donc bien de la sphère comique et même de celle théâtrale. Cependant, si l’on se rapporte à l’avant-propos, on peut l’expliquer par le fait que la comédie se veut presque être un apologue. Le Lare, par cette spécificité, devient un personnage unique et se différencie donc naturellement des autres personnages, qui sont la concentration des stéréotypes et conventions théâtrales.
La piste d’un Lare sans réelle apostrophe
Il s’agissait aussi d’étudier un marqueur du théâtre pour vérifier notre hypothèse concernant le Lare qui serait personnage peu théâtral, en comparant ses répliques par rapport aux personnages. Nous avons décidé d’étudier les apostrophes du Lare dans les scènes 1 et 2. En effet, en dehors des dialogues philosophiques, c’est un élément typique du théâtre qui n’apparaît dans aucun autre genre littéraire antique. La présence de Querolus, dans la scène 2 renforce la différence entre le Lare et les autres personnages. En effet, ce personnage concentre particulièrement à l’excès les interjections et les apostrophes dans cette scène.
Le Lare, philosophe éclairé entre méthode socratique et savoir latin
Toute la dimension philosophique prônée par l’auteur est donc incarnée par le Lare. Nous avons tout d’abord analysé le lexique philosophique au sein de la scène 2, là où le Lare tente en vain d’éclairer le personnage principal. Traditionnellement, le Lare est une divinité protectrice du foyer et il ne nous est parvenu aucune œuvre où cette divinité devient personnage à part entière dans une pièce de théâtre. Le Lare joue pleinement son rôle de protecteur avec le maître de maison, Querolus, mais il donne, dans les scènes 1 et 2, une tournure philosophique à son échange avec ce dernier.
A ce stade de l’analyse, la première étape a donc été de relever tous les mots, dans les scènes 1 et 2, pouvant avoir un sens plus philosophique. Pour cela, nous avons utilisé le logiciel TXM, qui nous a permis de faire un relevé précis, tout en nous concentrant sur les scènes 1 et 2. Nous avons donc abouti au tableau suivant, nous y avons relevé les différentes occurrences d’un même mot (afin de le simplifier nous avons regroupé les différentes formes sous leur forme fléchie) :
|
Formes fléchies |
Nb d’occurrences |
Scène 1 |
Scène 2 |
|
bene |
17 |
|
4 |
|
felix |
20 |
|
10 |
|
uerum |
11 |
|
4 |
|
fatum |
10 |
2 |
5 |
|
malis |
9 |
|
4 |
|
fortunam |
9 |
1 |
2 |
|
miserum |
7 |
|
3 |
|
sapiens |
3 |
|
2 |
|
ingenium |
3 |
|
2 |
Nous pouvons constater que les mots à connotation philosophique sont surtout employés dans la scène 2. Cela s’explique par le fait que la scène 1 se comporte comme une sorte d’introduction à l’œuvre. L’action théâtrale n’a pas encore commencé et le personnage principal n’est pas encore présent en scène.
En nous penchant sur les termes relevés nous remarquons que ce sont des mots très génériques dans leur sens philosophique et qui appartiennent aux principaux concepts philosophiques : la vérité, le bien, le mal, le bonheur. Dans le proemium de l’œuvre, où l’auteur expose ses motivations littéraires, l’auteur utilise bien le terme philosophico pour désigner cet aspect moral donné à son œuvre (Atque ut operi nostro aliquid adderetur gratiae, sermone illo philosophico ex tuo materiam sumpsimus). Puis, il fait une référence directe à l’école de philosophie platonicienne en employant le mot Academico. Le vocabulaire relevé est en réalité assez peu significatif. Nous n’avons en tout que six mots dans ces deux premières scènes qui ont un intérêt philosophique.
Face au manque d’occurrences dans ces deux scènes, nous avons donc concentré notre analyse sur les termes dont les occurrences dans toute l’œuvre étaient significatives. Nous pouvons voir que le terme felix, et sa forme fléchie felicem sont, de ce point de vue, tout à fait intéressants. Sur toute la pièce, nous pouvons voir en effet, qu’il y a vingt occurrences au total, dont dix dans la scène 2. Ce mot est donc surreprésenté dans cette scène. Pour corroborer cet argument, nous nous sommes appuyées sur une des fonctionnalités du logiciel TXM, qui montre, sous forme de représentation graphique, la représentation d’un terme. Pour illustrer la pertinence de la représentation, du mot sous sa forme fléchie et du concept du bonheur dans la scène 2, nous avons choisi de soumettre à ce même procédé son antonyme, qui est le terme infelix. Voici ce à quoi nous avons abouti :
Grâce à ce graphique, nous pouvons constater que le terme felix est très majoritairement utilisé et représenté dans la scène 2. Son indice de représentation est de 4, ce qui est très élevé, alors que dans le reste de l’œuvre, l’indice est négatif.
De plus, pour pouvoir analyser de plus près ce mot felix, nous avons fait appel à une autre fonctionnalité du logiciel TXM, qui est la mise en contexte des termes dans le texte. Sur le terme felix et ses formes fléchies nous sommes parvenues à ce résultat :
Ainsi, au-delà des occurrences répétées du mot dans la scène 2, nous pouvons voir que le mot et ses formes fléchies, sont majoritairement employés par le Lare dans des phrases interrogatives. Pour beaucoup d’entre elles, elles prennent place dans un contexte assez général, où le Lare paraît donner à son maître des leçons de philosophie, tout en essayant de le rassurer et de l’apaiser face à ses inquiétudes sur son sort. Mais parmi ces emplois du terme felix dans leurs contextes, une occurrence est particulièrement intéressante. Il s’agit de celle-ci :
Nous sommes ici à la fin de la scène 2, et il s’agit d’une réplique de Querolus, qui répond à une tirade du Lare. Mais on voit bien ici qu’il s’agit d’un poncif de Querolus, qui ne semble rien comprendre aux éléments donnés par le Lare auparavant. Cette réplique à connotation philosophique sert de ressort comique : il n’est pas question ici d’un réel dialogue maïeutique amenant l’interlocuteur à songer différemment. Il s’agit plutôt d’une sorte de légère parodie, qui met en avant le ridicule du personnage de Querolus, qui est incapable de réfléchir à de grands concepts philosophiques et qui est uniquement tourné vers l’aspect concret de son existence.
Nous avons alors décidé de procéder de la même façon avec le terme fatum, qui possède la moitié de ses occurrences dans la scène 2 de la pièce. Cette fois, nous l’avons mis en lien avec le terme felix analysé un peu plus haut. La représentation graphique s’est alors montrée encore plus significative :
Nous constatons tout d’abord que les deux termes ont un indice de représentation presque identique dans la scène de prologue (scène 00 dans le graphique), ce qui suppose une importance presque égale dans cette scène. Il faut cependant noter que les deux termes ne sont pas pertinents puisqu’ils ont un score en dessous de 2. L’indice d’importance nous permet simplement de mettre en évidence le même niveau de banalité pour les termes fatum et felix. Les concepts de destin et de bonheur sont alors fortement égaux. Mais si le terme felix nous apparaissait comme largement représenté dans la scène 2, nous pouvons voir que celui de fatum l’était presque autant dans la scène 1, pour ensuite avoir un indice négatif dans la scène 2. Nous pouvons en déduire que le concept de destin est fortement présent dans la scène 1, lorsque le Lare est seul en scène, mais qu’il disparaît au profit de felix dans la scène 2. Si nous analysons de plus près le texte, nous pouvons constater que cela n’est pas tout à fait étonnant. Le dieu Lare, comme nous l’avons dit plus haut, est une divinité en charge de la protection du foyer, et des membres qui le composent. Le concept de destin paraît alors s’expliquer nettement : le dieu Lare est chargé du destin de la maison et de la famille. Mais cela n’apparaît plus comme essentiel durant la scène 2, où le personnage de Querolus entre en scène. Le spectateur découvre alors un homme peu soucieux de sa destinée dans un sens général, mais très autocentré, et qui se plaint beaucoup de ne pas être heureux. Querolus interroge alors le Lare sur la raison de son prétendu malheur. Le Lare va alors lui démontrer, à travers une sorte d’examen de conscience, qu’il est bien heureux, et qu’il n’a aucune raison de se plaindre. Ce dialogue semble adressé à un public large de spectateurs et de lecteurs grâce à sa portée philosophique générale. En effet, dans la première scène le Lare nous explique avoir souvent discuté avec Querolus sur la vaine science humaine : vanam hominum scientiam §14. De plus, il ajoute que nous serons témoins de cette discussion Fatum itaque iam nunc et hominem e diverso audietis. Il s’agit véritablement d’une rencontre philosophique entre le Lare qui sait tout et qui vient faire apprendre des vérités à Querolus et ce dernier.
Cet examen de conscience va donc être mené sous forme de dialogue, qui prend un tour presque maïeutique dans cette scène 2. Nous nous sommes alors livrées à l’analyse des occurrences pour voir la représentation du point d’interrogation dans les deux premières scènes. Il faut savoir que notre annotateur lexical de texte, Tree-tagger, ne différencie pas « : » et « ; » de la ponctuation finale, nous avons donc fait manuellement ce tri pour enlever ces deux types de ponctuation des résultats. Cependant il différencie bien la ponctuation au milieu d’une phrase répertoriée comme PUN et celle en fin de phrase SENT. Nous avons rentré la commande [lapos=”SENT”] dans le logiciel TXM.
Voici un tableau des données que nous avons obtenues :
|
Lemme |
Nb d’occurrences des deux scènes |
Scène 1 |
Scène 2 |
|
. |
539 |
34 |
505 |
|
? |
124 |
2 |
122 |
|
! |
21 |
2 |
19 |
Nous avons alors regardé à l’échelle de toute la pièce :
|
Lemme |
Nb d’occurrences de la pièce |
|
. |
1659 |
|
? |
307 |
|
! |
75 |
En comparant ces deux tableaux on remarque qu’il y a beaucoup de ponctuation dans la scène 2 par rapport au reste de la pièce. On peut expliquer partiellement cette surabondance apparente par le fait que la scène est de loin la plus longue des scènes, elle compte plus de 4 000 mots quand la seconde plus longue en compte à peine plus de 2000.
La longueur de cette pièce semble nourrir l’hypothèse d’un dialogue philosophique qui nécessite une place textuelle assez importante pour développer des idées et remettre en question des opinions et croyances. Mais cette justification n’est que partiellement satisfaisante car on constate tout de même qu’en proportion la scène 2, partie 3 sur la capture d’écran, concentre énormément de points d’interrogation par rapport aux autres scènes. 
Le logiciel nous indique que ce passage est très pertinent avec un score de + 5,5 alors qu’une seule autre scène se révèle réellement intéressante.
Cette importance du point d’interrogation nous amène donc à penser que le Lare se transforme, à la manière de Socrate, en maître de philosophie essayant d’amener son disciple, qui serait ici Querolus, à considérer l’importance de son bonheur, malgré les dires de ce dernier. Il s’agit d’un véritable dialogue entre les deux hommes. Cette scène comporte aussi des traits comiques. En effet, contrairement à un vrai dialogue socratique, où des questions importantes et profondes sont mises en jeu, ici, nous avons une parodie de dialogue, où le Lare rassure son maître sur sa future richesse pécuniaire. De plus, le comique réside aussi dans le ridicule de Querolus. En effet, ce dernier apparaît comme un personnage stupide puisqu’il n’arrive pas à comprendre malgré la longue tentative du Lare.
Les termes employés ont bien un aspect philosophique, mais ils n’appartiennent pas à un courant de pensée précis, bien que le terme Academicus soit présent dans le proemium. En réalité, ce flou dans l’appartenance à une doctrine philosophique peut s’expliquer par une connaissance approximative de la philosophie. L’auteur nous prévient dans l’avant-propos puisqu’il ne revendique aucun courant philosophique. De plus, il évoque une imitation de Rutilius, dépeint comme adepte de l’Académie. Or, au IIe et IIIe siècle, époque de rédaction de l’œuvre, l’Académie s’est fortement éloignée de la philosophie de Platon. Il est donc assez cohérent de ne pas retrouver la philosophie exacte de ce dernier. Malgré tout, on peut tout de même entrapercevoir des rémanences de courants philosophiques grâce au lexique se rapportant au bonheur. On peut donc y voir les traces du stoïcisme ou de l’épicurisme puisque, conformément à ces deux doctrines, la comédie considère le bonheur comme objectif de vie. Le contenu philosophique serait plutôt emprunté à des philosophes latins, comme Sénèque, qui ont fait connaître ces courants philosophiques à Rome.
De plus, cette coloration philosophique chez le Lare permet de donner une profondeur à la pièce, qui n’est pas une « simple » comédie légère et grotesque, à l’inverse de la définition aristotélicienne et des pièces de Plaute. Il est possible que ce mélange de mots à connotation philosophique renvoie directement au dédicataire de l’œuvre, ami présumé de l’auteur, même si nous n’avons pas de certitude quant à ce dernier. Cet argument est d’ailleurs étayé par cette phrase du proemium adressée à son ami Rutilius :
Atque ut operi nostro aliquid adderetur gratiae, sermone illo philosophico ex tuo materiam sumpsimus.
« D’ailleurs, pour ajouter quelque charme à notre œuvre, nous avons emprunté notre sujet à tes propos philosophiques » (trad. Catherine Jacquemard – Le Saos, dans l’édition Belles Lettres)
Grâce à une analyse fine du vocabulaire permise par le logiciel TXM, qui fait apparaître clairement les occurrences, mais aussi les contextes plus larges de phrases dans lesquelles ces mots sont employés, ainsi que les tendances du mot, nous voyons bien apparaître une singularité dans l’emploi de certains mots, comme “felix” ou même “fatum” qui sont clairement introduits dans la trame dramatique pour leur portée philosophique.
Enfin, cette connotation, loin d’être tournée en ridicule, est plutôt employée comme un réel procédé comique. Nous avons pu également le voir avec l’analyse des interjections dans les scènes 1 et 2. Ce comique mis en place dès l’ouverture de la pièce permet de créer un réel décalage entre le personnage du Lare et celui de Querolus, qui lui est toujours dépourvu de réflexion et d’abstraction. Querolus apparaît alors comme un personnage vil, uniquement tourné vers lui-même, qui ne veut obtenir qu’une seule chose : la richesse. Alors que le personnage du Lare est celui du philosophe éclairé et éclairant, qui tente d’inspirer et d’élever le disciple qu’il a en face de lui. D’ailleurs, ne verrions-nous pas, dans le prolongement de cette idée, la figure du “daimon” platonicien, figure, elle aussi divine, qui, tout en restant à l’écart de l’action première d’un être, va le pousser à s’orienter vers telle ou telle pensée vertueuse ou malveillante ? Ainsi, là encore, la pièce garderait cette double lecture entre respect d’une doctrine philosophique antique et résistance polythéiste à l’essor du christianisme. Le Lare illustre le respect de la religion romaine, que l’auteur dépeint à travers son personnage divin comme raisonnée et puissante.
Le Lare ou l’anti-Querolus, l’accentuation de la différence de statut par la concentration et la spécificité des interjections de Querolus
Après avoir démontré que le Lare s’émancipe de la théâtralité comique par des poncifs philosophiques, il s’agit maintenant d’observer comment le Lare réagit comme une divinité plus que comme un personnage comique. Concernant les interjections, les annotations de Tree-tagger incluses dans le fichier TXM de Querolus nous simplifient la tâche. En effet, chaque mot est répertorié en fonction de sa nature grammaticale. Il suffit d’entrer dans TXM une commande similaire à celle utilisée pour les occurrences de ponctuation, c’est-à-dire [lapos=”INT”]. On obtient ainsi ce tableau fréquentiel :
|
Lemme |
Nb d’occurrences |
Scène 1 |
Scène 2 |
|
O/o |
35 |
|
8 |
|
Hercle/hercle |
32 |
1 |
4 |
|
Hem |
21 |
|
3 |
|
Ha/ha |
19 |
|
8 |
|
Edepol |
9 |
|
6 |
|
Eccum/Ecce/ecce |
9 |
1 |
5 |
|
Attat |
8 |
|
4 |
|
Ohe |
6 |
|
4 |
|
Heia |
5 |
|
2 |
|
Hui |
3 |
1 |
1 |
|
Vae |
3 |
|
2 |
|
Euge/euge |
3 |
|
2 |
|
Heu |
2 |
|
1 |
|
Apage |
1 |
|
1 |
|
Hei |
1 |
|
1 |
La scène 1 est un monologue, il est donc normal de trouver un nombre d’interjections faible. Dans ces deux scènes, on repère 15 interjections différentes dont la traduction a été prise directement du Gaffiot.
Voici la définition de chaque terme :
- Hercle = « par hercule », juron plutôt vulgaire.
- Vae = « Hélas ! » expression de la résignation.
- Hei = « Hélas ! », expression de la résignation.
- Ecce et eccum = « voici » ou « voilà ».
- Hem = « eh quoi ! » expression de l’indignation.
- Ha, ha, he = expression du rire.
- Attat = expression qui marque l’étonnement.
- Heia = « ah ! » expression de l’étonnement.
- Hui = « oh ! » expression de l’étonnement
- O = apostrophe ou invocation.
- Ohe = expression de l’impatience.
- Apage = « va-t’en », subjonctif du verbe grec « απαγε ».
Le cas de ha et de he est particulier car ces mots fonctionnent ensemble. En effet, les interjections ha et he sont utilisés pour rendre le rire grâce à la formule ha, ha, he on relève deux occurrences pour les deux personnages. Cette formule comporte la moitié des “ha” présents dans la pièce. Il est aussi intéressant d’observer les occurrences pour les deux personnages. Le Lare emploie peu d’interjections comme on peut le voir dans le tableau ci-dessous qui ne retient que ses interjections :
|
Lemme |
Nb d’occurrences totales |
Scène 1 |
Scène 2 |
|
O/o |
8 |
|
5 |
|
Hercle/hercle |
5 |
1 |
1 |
|
Edepol |
6 |
|
1 |
|
Hem |
3 |
|
1 |
|
Eccum/Ecce/ecce |
6 |
1 |
1 |
|
Attat |
4 |
|
4 |
|
Ohe |
4 |
|
|
|
Heia |
2 |
|
|
|
Hui |
2 |
1 |
|
|
Vae |
2 |
|
1 |
|
Euge/euge |
2 |
|
|
|
Heu |
1 |
|
|
|
Apage |
1 |
|
1 |
|
Hei |
1 |
|
1 |
Le Lare semble employer les interjections dans une fonction phatique. Celui-ci s’adresse souvent à Querolus dans ces interjections notamment avec o comme au vers 651 de la deuxième scène, O stulte homo. Il invoque aussi beaucoup de divinités et de choses au vers 446 O siluae, o solitudines, ce qui justifie encore un peu plus ce o.
Querolus, quant à lui, utilise la fonction émotive du langage : à travers ses interjections, fidèle à son personnage, il se lamente et exprime son désarroi.
|
Lemme |
Nb d’occurrences totales |
Scène 1 pour le personnage |
Scène 2 pour le personnage |
|
O/o |
8 |
|
3 |
|
Hercle/hercle |
5 |
|
3 |
|
Edepol |
6 |
|
5 |
|
Hem |
3 |
|
2 |
|
Ecce/ecce |
6 |
|
4 |
|
Attat |
4 |
|
4 |
|
Ohe |
4 |
|
4 |
|
Heia |
2 |
|
2 |
|
Hui |
2 |
|
1 |
|
Vae |
2 |
|
1 |
|
Euge/euge |
2 |
|
2 |
|
Heu |
1 |
|
1 |
|
Apage |
1 |
|
|
|
Hei |
1 |
|
|
Lorsque Querolus peut aussi utiliser la fonction conative, il emploie l’interjection O pour invoquer les divinités mais en ramenant tout à lui, il interpelle par intérêt pour se lamenter (O fortuna, o fors fortuna, o fatum sceleratum atque impium ! v.2).
On voit une différence entre les deux personnages sur le plan de la diversité des interjections. Querolus utilise 15 interjections différentes et seulement 4 pour le Lare qui, par ailleurs, n’emploie qu’une seule fois une même interjection. De plus, on constate une abondance d’interjections dans la bouche de Querolus. Au contraire, le Lare emploie peu ces interjections, il est rarement surpris, ce qui est totalement normal pour une divinité. Les seuls moments où le dieu utilise des interjections lui permettent de s’énerver contre Querolus, qui ne comprend rien. Certaines interjections ne sont présentes que dans la bouche de Querolus et représentent plus de la moitié des occurrences de la pièce. On peut supposer que ces interjections sont peu usitées et assez originales pour permettre un décalage entre les deux personnages. Les interjections de Querolus semblent donc mises en avant pour susciter un effet plus vulgaire, proche du basilecte.
Querolus est un personnage théâtral, on le remarque grâce aux interjections, marqueurs du théâtre. L’emploi abondant de celles-ci est remarquable dans cette pièce et l’apanage de certaines interjections à cette scène souligne un peu plus la différence entre la divinité et les autres personnages mortels.
Conclusion
Les enjeux sont multiples ici. Intégrer le Lare dans une comédie investit d’emblée la pièce d’une dimension religieuse : la divinité est dotée de qualités qui participent à la louange du polythéisme romain. L’auteur s’inscrit ainsi dans la même lignée que Rutilius, son ami et protecteur, si l’on considère que le dédicataire de la pièce est bien Rutilius Namatianus, fervent païen. Le dieu fait figure de divinité idéale : sage, bienveillante et puissante. Comme nous l’avons vu dans le relevé lexical, le Lare décide et met en scène le destin de Querolus. Le Lare constitue par ailleurs une particularité dramaturgique : il incarne un personnage noble et indispensable sans être pour autant le personnage principal. Il redéfinit alors la conception aristotélicienne de la comédie en apportant sérieux et finesse dans un genre réputé grossier. La divinité du foyer se différencie ainsi totalement des autres personnages par un vocabulaire et une philosophie mixtes, et recourt à la méthode socratique pour transmettre un savoir : par le dialogue et le questionnement, elle tente d’amener Querolus jusqu’à la connaissance. Cependant, l’échec du Lare à lui faire comprendre ce qu’est le bonheur restitue une dimension comique à cette scène sérieuse. Le Lar familiaris ne prête jamais au rire, contrairement aux autres personnages, qui servent de support à la comédie : dans cette deuxième scène, le rire repose exclusivement sur la grossièreté et la stupidité de Querolus. Celui-ci multiplie les interjections, tandis que le Lare n’y recourt que pour exprimer son désespoir ou invoquer d’autres divinités.
Nous avons ainsi démontré que le personnage du Lare est conçu différemment des autres, ce qui s’explique par les contraintes inhérentes à son statut divin. L’auteur ne s’interdit pas pour autant de transgresser les conventions littéraires attachées à la comédie pour y parvenir.


























































